Texte Stefan Zweig l Adaptation, mise en scène Philippe Faure Assistant à la mise en scène Emmanuel Robin l Costumes Alain Batifoulier  l  Lumière André Diot l  Musique Christian Boissel



Un maître du récit psychologique

Il s’agit sans aucun doute de la plus belle œuvre de Stefan Zweig.
Pour son seul et unique roman, Zweig décrit dans La Pitié dangereuse, les étapes d’une autre expérience : confronter un jeune homme au cœur tendre à la misère humaine, et lui donner les moyens de la soulager, au moins partiellement, au prix de douloureux sacrifices de sa propre existence sentimentale. Quel sera le choix de notre héros ?

L’originalité du thème, la complexité des personnages, le déroulement impitoyable du drame jusqu’à son dénouement inévitable, fait de ce roman un chef-d’œuvre incontestable, tantôt émouvant, tantôt dur et cruel. L’œuvre de Stefan Zweig ne se laisse pas oublier. Dérangeante par la vision qu’elle donne de l’âme humaine, de ses faiblesses que l’on veut déguiser en vertus, elle nous poursuit bien après avoir achevé sa lecture. Et si l’on veut être honnête avec soi-même, il n’est pas possible de ne pas compatir aux tourments de ce jeune officier, et de partager avec lui ses indécisions et ses erreurs.
Un roman ambigu et puissant, qui frappe par son intelligence et la justesse de son analyse.
On y découvre également la peinture nostalgique d’une civilisation bientôt morte et condamnée par l’histoire. Ecrit à la veille de la Seconde Guerre mondiale, il nous présente, d’une part, le portrait d’une petite ville autrichienne en 1913, et d’une façon plus large, celui de l’Autriche toute entière peu avant la chute de l’Empire austro-hongrois, dont la capitale est encore à l’époque un carrefour de civilisations et de cultures.

“Tout avait sa norme, sa mesure, son poids déterminé...Ce siècle des valeurs assurées, dans son idéalisme, était sincèrement convaincu qu'il se trouvait sur la route rectiligne et infaillible du meilleur des mondes possibles. Maintenant que le grand orage l'a depuis longtemps fracassé, nous savons que ce monde de la sécurité n'était qu'un château de nuée. Pourtant mes parents l'ont habité comme une maison de pierre.”
Stefan Zweig


Stefan Zweig (1881 - 1942)

Né à Vienne dans une famille de la grande bourgeoisie israélite, Stefan Zweig se passionne très jeune pour la littérature et le théâtre.
L'atmosphère cosmopolite de la Vienne impériale développe chez lui le goût des voyages et toute sa vie il parcourt les pays d'Europe, l'Amérique du Nord, le Mexique, Cuba, les Indes, Ceylan et l'Afrique.

A cette passion des voyages s'ajoute celle de la découverte des autres langues, et il devient en même temps qu'un grand écrivain, un grand traducteur notamment de Verhaeren, Romain Rolland, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Keats, Yeats.
Il commence par publier des recueils de poèmes : Les Cordes d'argent (1902), Couronnes précoces (1906).

En 1910, au cours d'un de ses nombreux séjours en France, il rencontre Romain Rolland ; c'est le début d'une amitié qui durera toute sa vie.
Passionné de théâtre, il écrit des drames : Thersite (1908), Le Comédien métamorphosé (1910), La Maison au bord de la mer (1911), qui marquent le début de son succès d'auteur dramatique. Mais sa pièce la plus connue reste Volpone (1927) adaptée de Ben Johnson, traduite en français par Jules Romains. En 1914, la Première Guerre mondiale inspire à Zweig de violentes protestations anti-militaristes dans des drames comme Jérémie (1916).
En 1917, Zweig, accompagné de sa première femme Friderike, se rend à Zurich pour la présentation de Jérémie. Il y rédige Le Cœur de l'Europe, profession de foi pacifiste. De 1922 à 1939, il écrit ses nouvelles et romans les plus célèbres : Amok (1922), La Confusion des sentiments (1926), Les Heures étoilées de l'humanité (1928), Vingt-quatre heures de la vie d'une femme (1934), Impatience du cœur (1938), La Pitié dangereuse (1938).
Il est aussi l'auteur de nombreuses biographies romancées dont celles de Marceline Desbordes-Valmore, Marie-Antoinette, Marie Stuart, Magellan, Fouché.
Établi à Salzbourg de 1919 à 1934, Zweig prend peu à peu conscience du danger national- socialiste. En 1933, Hitler est nommé chancelier et l'incendie du Reichstag a lieu.
C'est l'année de l'adaptation cinématographique de sa nouvelle Brûlant Secret qui attise la colère des nazis voyant dans le livre et dans le film une provocation. Un autodafé de ses livres a lieu à Berlin. De nombreux écrivains comme Thomas Mann et Hermann Hesse s'exilent.

En 1937 paraît la nouvelle Le Chandelier enterré et Souvenirs et rencontres. La Pitié dangereuse paraît en 1938 simultanément en français, en anglais et en allemand chez des éditeurs hollandais et suédois et connaît un immense succès.
En 1939, Freud dont Zweig fut un proche, meurt à Londres ; ce dernier rédige et lit son oraison funèbre.

Après la rupture avec son éditeur et une perquisition de sa maison à Salzbourg, Zweig se rend en Angleterre pour mener à bien ses recherches sur Marie Stuart. Ce départ est interprété en Autriche comme une fuite et il est proscrit.
En 1940, Zweig obtient la nationalité britannique et se remarie avec sa secrétaire Lotte Altmann.

Après un séjour à New York, Stefan Zweig s'établit au Brésil en 1941 où il rédige Le Joueur d'échecs et un essai biographique sur Montaigne.
En 1942, Zweig se donne la mort avec sa femme au lendemain de la chute de Singapour. Des funérailles nationales sont organisées.
Le Monde d'hier (son autobiographie) et Le Joueur d'échecs seront publiés juste après sa mort. Balzac, Montaigne, ainsi qu'un roman inachevé, Ivresse de la métamorphose, paraîtront après la guerre.
© La Comédie-Française


Oeuvres

1901 Les Cordes d'argent
1904 L'Amour d'Erika Ewald
1906 Couronnes précoces (poèmes)
1908 Thersite (théâtre)
1910 Emile Verhaeren (essai biographique)
1911 Première Expérience
La Maison au bord de la mer (théâtre)
1917 Jérémie (théâtre)
1920 Trois Maîtres (essai sur Balzac, Dickens et Dostoïevski), La Peur
1922 Amok (dont Lettre d'une inconnue)
1925 Le Combat avec le démon (essai sur Kleist, Hölderin, et Nietzsche)
1927 Volpone, Les Heures étoilées de
l'humanité
1928 Trois Poètes de leur vie (essai sur Stendhal, Casanova et Tolstoï), Joseph Fouché (essai biographique)
1931 La Guérison par l'esprit (essai sur Freud, Mesmer et Mary Bake-Eddy), Légendes
1932 Marie-Antoinette (biographie)
1934 Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, Erasme (biographie)
1935 Marie Stuart (biographie)
1936 Castellion contre Calvin (biographie)
1937 Le Chandelier enterré (nouvelle)
1938 Impatience du cœur, La Pitié dangereuse (roman), Magellan (biographie)
1940 Amerigo (biographie)
1941 Brésil, terre d'avenir (essai)
1942 - 1946 Publications posthumes : Le Monde d'hier (son autobiographie), Le Joueur d'échecs, Balzac (biographie inachevée), Montaigne (biographie inachevée), Ivresse de la métamorphose (roman inachevé), Clarissa (roman inachevé)



Adaptateur

Cela faisait cinq ans que le directeur du Théâtre de la Croix-Rousse, metteur en scène de La Pitié dangereuse, n'avait pas adapté une œuvre pour la scène. Outre ses talents d'auteur, l'adaptation est pourtant un de ses savoir-faire largement reconnus. Avec Le Maître de go en 1990 il est salué par la critique, à l'image de Libération qui souligne son talent à avoir "su garder la force poétique, respecter les ressorts les plus ténus" de l'original. Pour Thérèse Raquin, deux ans plus tard, le succès est de nouveau unanime ("un condensé féroce et violent" dit Lyon Figaro, une "quintessence du récit" selon Le Monde), comme en 1994 pour Je ne suis pas Frankenstein ou L'Ecume des jours : "Quand un poète rencontre un autre poète, cela donne des étincelles en forme d'étoiles", écrit Jean-Philippe Mestre du Progrès. Son dernier travail de réécriture datait donc de 1999 et des Liaisons dangereuses, "une remarquable mise en théâtre du célèbre chef d'œuvre" selon France Inter. La Pitié dangereuse est sa sixième adaptation, celle qui lui ressemble le plus, dit-il…


Le glissement, du roman à la scène

Cela faisait cinq ans que le directeur du Théâtre de la Croix-Rousse, metteur en scène de La Pitié dangereuse, n'avait pas adapté une œuvre pour la scène. Outre ses talents d'auteur, l'adaptation est pourtant un de ses savoir-faire largement reconnus. Avec Le Maître de go en 1990 il est salué par la critique, à l'image de Libération qui souligne son talent à avoir "su garder la force poétique, respecter les ressorts les plus ténus" de l'original. Pour Thérèse Raquin, deux ans plus tard, le succès est de nouveau unanime ("un condensé féroce et violent" dit Lyon Figaro, une "quintessence du récit" selon Le Monde), comme en 1994 pour Je ne suis pas Frankenstein ou L'Ecume des jours : "Quand un poète rencontre un autre poète, cela donne des étincelles en forme d'étoiles", écrit Jean-Philippe Mestre du Progrès. Son dernier travail de réécriture datait donc de 1999 et des Liaisons dangereuses, "une remarquable mise en théâtre du célèbre chef d'œuvre" selon France Inter. La Pitié dangereuse est sa sixième adaptation, celle qui lui ressemble le plus, dit-il…


Ses adaptations

Le Maitre de Go (1990)
Il est rare de voir un roman qu’on a aimé aussi bien adapté au théâtre. Le Maître de Go de Kawabata, était d’autant plus difficile à faire passer sur une scène que l’écart est grand entre la mentalité japonaise et la nôtre.
Guy Dumur / Le Nouvel Observateur

Thérèse Raquin (1992)
Le pari, difficile, de porter le roman d’Emile Zola sur les planches est gagné. A la fois même et autre que l’ouvrage de l’écrivain, l’adaptation de Philippe Faure condense l’histoire de Thérèse et Laurent et la rend encore plus forte.
A.M. Baudet / L’Humanité Rhône-Alpes

Je ne suis pas Frankenstein (1994)
Philippe Faure, dont le talent d’adaptateur ne fait aucun doute depuis ses travaux sur Le Maître de Go et Thérèse Raquin, a trouvé une écriture lyrique propre à restituer, voire amplifier, cette démesure des faits et sentiments. Il a réduit à des mentions rapides les références aux personnages secondaires, concentrant l’intérêt sur le duel de Frankenstein et sa créature.
Bernadette Bost / Le Monde Rhône-Alpes

Les Liaisons dangereuses (1999)
Totalement fidèle au texte de Laclos, Philippe Faure, qui a toujours aimé travailler les grands textes, se plonge dans l’univers libertin des Liaisons dangereuses. Il met à jour des ressorts dramaturgiques insoupçonnés et transforme cette grande œuvre épistolaire en véritable pièce dramatique où les corps, la passion et la perversité prennent la scène pour aller vers une destruction implacable.
L’Indispensable



Assistant

Complice de Philippe Faure, il collabore avec lui depuis 9 ans (Frankenstein, Le Bourgeois gentilhomme...), il est son assistant à la mise en scène depuis 5 ans (Moi tout seul, L’Homme des giboulées, Le Jeu de l’amour et du hasard...). C’est lui qui a assuré le rôle de doublure d’Argan durant toutes les répétitions du Malade imaginaire. Il a co-signé également les textes des Petits croquis sur le vif. Pourtant, sa trajectoire personnelle est orientée plus vers l’écriture et la mise en scène. Il est un admirateur d’Audiard ou Blier. Au théâtre, il a créé Friedrich, Le complexe du homard et Temps de chien, des répliques cinglantes qui s’inscrivent dans une certaine filiation avec Dubillard ou Ionesco. Actuellement, il prépare une nouvelle pièce Thérapie Familiale et poursuit l’écriture d’un feuilleton théâtral à deux personnages en quète d’eux-mêmes Maux et Miche.



Décor et costumes

Depuis les années 60 et sa sortie des Beaux-Arts, Alain Batifoulier n'a cessé de parcourir le monde, les arts, curieux et passionné. 17 spectacles avec Daniel Mesguich, plusieurs aventures avec Marcel Maréchal à Marseille, avec Jean Gilibert… Mais il s'est aussi intéressé à l'univers de la danse (Félix Blaska), celui de l'Opéra (Robert Fortune), ou de la musique. En revenant de Shanghai après un travail sur Les Trois mousquetaires, l'artiste ne se reconnaît plus dans le milieu théâtral : il se tourne alors vers la muséographie et enchaîne les expositions prestigieuses (Hambourg, Bibliothèque de France, Musée en Herbe…). Cet été, celui qui fut aussi le directeur artistique de Télérama pendant 15 ans, a présenté son exposition "Derain et la scène" au Palais Garnier, et propose, à partir du 17 octobre dans ce même lieu, son "Rouge Lacroix", exposition de précieux objets choisis par le grand couturier…


Le mystère de la Pitié…

La complicité entre Alain Batifoulier et Philippe Faure est un pan artistique essentiel de l'histoire du Théâtre de la Croix-Rousse : toutes les mises en scène du directeur - à une exception près ! - ont été imaginées à travers ses décors et costumes. Il apporte une "plate-forme" au metteur en scène qui peut y ancrer sa réflexion, son imaginaire. Ici, c'est celle du mystère, du "déclic" : dans cette grande salle aux pans dissimulés, en un instant, un univers figé s'ouvre sur autre chose. La pièce principale, monde austère et stricte d'Edith, est donc à même de devenir un ailleurs surprenant, réactif, sur de grandes diagonales de lumière et d'émotion. "Toute la richesse, la diversité des lieux est cachée dans l'épaisseur des murs", à l'image des sentiments qui se mêlent et se dissimulent… Face à la réalité ancrée des boiseries et du plancher, les transformations palpables tirent vers le fantastique : c'est une construction du rêve, "à chacun d'imaginer les pièces qui se découvrent, je ne fais que des propositions, je joue avec la matière, la couleur, je donne les pistes…". Le rouge profond des murs fait ainsi écho aux boiseries acajou, en appelant à Gustav Klimt, Félix Vallotton, comme les couleurs acides et contrastées des quatre pièces évoquent Carl Moll ou le grand décorateur Joseph Hoffmann. Pour son 141ème spectacle Alain Batifoulier revient avec talent à la peinture, sa première formation, aux artistes viennois et français, témoins eux aussi de cette décadence dénoncée par Zweig…


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Ambiances

Dans la salle impressionnante avec ses hautes boiseries d'acajou sombre et ses murs rouge puissant comme dans le tableau Nabis de Félix Valotton, Chambre rouge avec femme et enfant ou le fond du Portrait assis de Fritza Riedler par Gustav Klimt, des pans entiers vont s'ouvrir sur des peintures aux aplats presque schématiques, aux couleurs fortes et contrastées, figurant des lieux.

La grande culture picturale viennoise est démasquée dans l'abstraction et l'insolite des décors que l'on découvre dans des envers de la coulisse.

Ce sont des ambiances, des intérieurs style Biedermeier comme dans les peintures de Walter Hampel ou de Carl Moll, des paysages recomposés pour une stimulation visuelle ouvrant une multitude d'interprétations.
Ce sont des peintures pleines de nostalgie, de désordre mais d'une modernité optimiste dans la couleur, une voie ouverte vers l'abstraction.
C'est le grand salon et son paysage qui s'étale au-dessus de boiseries vert sombre, un bois touffu, des collines, un ciel gris vert embrasé de jaune.
C'est la chambre d'Edith, une peinture qui s'ouvre à la lumière à travers les rideaux orange de la fenêtre, les panneaux décoratifs violet sur des fonds fuchsia, des impressions de fleurs dans le style de Josef Hoffmann grand décorateur viennois.
C'est une allée d'arbres pour la promenade en perspective plongeante sous des frondaisons vert acide comme dans les peintures de l'autrichien Richard Gersti qui rejoint dans son style le français Félix Valotton.
C'est la sobriété presque abstraite de la chambre du lieutenant drapée dans des aplats orange, vert jaune et brun comme ceux vus dans les fonds des peintures de Gustav Klimt ou chez le français Paul Sérusier.
Un univers d'artistes précurseurs, à la fois pré et post moderne, enveloppe le récit de La Pitié dangereuse.
Alain Batifoulier



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Lumières

André Diot est un peu l'aîné de la famille des éclairagistes du théâtre français. 50 ans de lumière, dont 40 années sur les planches depuis 1965. Plutôt que de tomber dans l'énumération impressionnante de noms, de lieux, de pièces, il en appelle à la simplicité et cite humblement Chéreau, Deville, Planchon, Engel, et ses trois Molière. Il s'en est pourtant passé du temps et des aventures avant ses récompenses, en 2001 pour Le Cercle de craie caucasien (Benno Besson), en 2004 pour L'Hiver sous la table (Zabou Breitman) et cette saison pour Le Jugement dernier (André Engel). Entré à la télévision comme cameraman en 1954, il devient directeur de la photographie de l'ORTF en 1965 et fait la rencontre de Patrice Chéreau, la plus déterminante de sa carrière. Ensemble ils travaillent sur Les Soldats de Lenz et ne se quitteront plus pendant vingt ans. Novateur, révélateur de décors et comédiens, André Diot a mis en lumière une dizaine de films, du music-hall (avec Barbara et Gérard Depardieu, Julien Clerc), des opéras (Werner Shröter, Jean-Marie Simon) et plus de 400 pièces.


De révélations en révélations

C'est sa première collaboration avec Philippe Faure et leurs regards se montrent intimement liés : « la lumière commence par donner des bases solides à la mise en scène, mais elle doit aussi évoluer avec - selon - elle, comme avec les costumes et les acteurs. Elle communique, de façon palpable, impressions et sentiments, magnifiquement sombres et dramatiques dans La Pitié, mais toujours allégés par de grands moments d'insouciance ». Chaque scène sera donc un tableau pensé par ce maître discret, tableau dans lequel les ouvertures de panneaux, les rais de lumière, permettent de jouer avec l'ambivalence esthétique majeure de la pièce : le lien entre la pleine clarté et la pénombre. Et dans ces rayons-là, les personnages prennent vie, souffrent, se racontent, le décor majestueux se laisse entrevoir… Et nos yeux émus de se laisser guider.

Nuit, ombre et pénombre

La Pitié dangereuse est un roman nocturne. Toutes les visites d'Anton chez les Kekesfalva ont lieu en fin d'après-midi et se prolongent par le dîner du soir. Les scènes essentielles avec Condor et Kekesfalva elles aussi sont nocturnes. Seules quelques scènes sur la terrasse seront en plein jour.
Pour Zweig, rien n'est possible, aucune confidence, aucun aveu, aucun trouble sous le soleil. La nuit et sa pénombre n'existent que pour "mieux voir" l'âme humaine. C'est quand le soir tombe que tout devient possible.




Musique

Après des études classiques au cours desquelles il reçoit sept Premiers Prix de Conservatoire, il rejoint le groupe de rock progressif « Vortex », crée et dirige l'ensemble de Musique Médiévale « Loïnhdana », puis participe à différentes créations théâtrales, dont Peer Gynt de Patrice Chéreau. Fin des années 80, il orchestre l'opéra Malcom de Gérard Maimone et Georges Lavaudant pour l'Opéra de Lyon, collabore dans le domaine de la chanson populaire avec Mikis Théodorakis. Autres collaborations déterminantes avec Angélique Ionatos, Cheb Mami… A partir de 1996, Christian Boissel se consacre à la composition notamment pour Stanislas Nordey (Un voyage), Znorko (Corrida) ou Omar Porras. A deux reprises, il travaille avec le metteur en scène colombien : en 2003 Alas pa' volar, spectacle musical chanté par Angélique Ionatos et enregistré chez Naïve et la saison dernière El Don Juan d'après Tirso de Molina. C'est sur le Don Juan d'Omar Porras qu’il rencontre Philippe Faure ; côte à côte, dix/douze heures par jour, trois mois durant.


Des valses qui emportent tout

Sur El Don Juan, je ponctuais les entrechats de Don Octavio ; une valse étrange déjà… De valse, il sera bien sûr question pour La Pitié dangereuse, Vienne, Strauss, 1914…
Mais Philippe bouscule mes plans et un beau jour de juillet, dans la pénombre du Théâtre de la Croix-Rousse, autour du piano et du décor déjà installés, nous jetons les bases de ce que sera la composition musicale du spectacle, lui avec ses mots, sa fougue, sa passion, moi avec mon vieux piano Pleyel. Une musique loin des clichés viennois, une musique d'urgence, souvent violente, peu ou pas illustrative, “des valses qui emportent tout”, comme la Grande Guerre emportera tout. Un sol diese entêtant, dérangeant, viendra ponctuer la majorité des pièces ; les aigus du vieux piano apporteront leur note sarcastique. Ce piano sera le pivot de la musique, il est d'ailleurs présent pendant toute la durée des répétitions, accompagnant pas à pas les comédiens ; c'est une nouvelle expérience pour Philippe. Viendront se mêler les sonorités d'un violon, d'un cor, d'un violoncelle, d'une contrebasse, réunis autour du clarinettiste Bruno Sansalone, plus, ici et là, la voix lumineuse de Solea Garcia-Fons.
Christian Boissel