Une saison de théâtre n’est pas une accumulation de spectacles. C’est une intuition. Un territoire. Une volonté. Un défi. Une saison est une vision. S’y imposent des présences, des variations, des trajectoires, des professions de foi, des humeurs, des confrontations, des ombres, des éclaircies, des orages, des mystères. C’est un paysage en pleine action, en pleine révolution.


Myriam Boyer est assise quelque part sur un tabouret. Massive, cabossée, la voix rayée. Elle arrive de si loin, lasse et si forte en même temps. Avec ses fossettes à nulles autres pareilles. Elle est douloureuse et gaie.


Romane Bohringer ne change pas pour ainsi dire. Elle irradie comme une joie d’être là. Et Dieu sait que sa présence nous rassure. Son regard si franc nous donne confiance. Il n’y a pas à désespérer du monde. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’elle est belle. Il s’agit d’admettre que la bonté est possible.


Courbé sur la terre, il y a l’ami Meyssat. D’abord paysan, ensuite bricoleur, et puis taiseux et à la fin faiseur d’empreintes. Il imprègne nos consciences.


Georg Büchner est un orage. Sans tonnerre, sans pluie, sans vent. Un orage mental. C’est effrayant et tragique. La beauté de Marie nous fait mal. C’est une beauté condamnée. Et Büchner n’a même pas eu le temps d’achever son œuvre que l’orage l’a effacé du paysage.


Charles Juliet est une ombre. Un prisonnier de lui-même. Chacun de ses mots est une sorte d’exploit. Il s’arrache du néant pour dire un tant soi peu qu’après la pluie vient encore la pluie et que le beau temps n’existe peut-être pas, à moins qu’il y ait un miracle. Juliet est un miracle de silence.


Jean-Sébastien Bach nous rend dingue de son orgue. Il y a dans son interprétation quelque chose d’inhumain et pourtant sa musique nous rend à nous-mêmes, à notre propre solitude. Pas celle qui désespère, non, celle qui enivre et délivre.


Il y a le quatuor presque maudit : Andersen, Zola, Musset, Molière. D’où vient-il ce quatuor presque monstrueux ? La terre tremble sous leur passage et pourtant on a l’impression que leurs pieds ne touchent pas le sol. Ils sont comme irréels et pourtant d’une pâte humaine éclatante. Il y a le dandy un peu déglingué, le ventripotent presque bourgeois, le simple comédien d’une pâleur suspecte et le sévère instituteur qui n’apprend rien de concret, mais au contraire disloque la réalité. Ils ne se parlent pas. Ils avancent au pas de charge.

Il y en a qui s’amusent à être très vieilles, deux filles, Stéphanie et Camille. Elles amusent tellement les petits et les vieux et nous aussi par la même occasion. Elles s’amusent tellement qu’elles ne se rendent pas compte qu’elles sont à deux doigts de nous faire pleurer. "Elles font leur cirque" comme on dit vulgairement. Et, mine de rien, elles posentune bonne question : est-ce qu’une vieille femme a encore le droit d’être amoureuse ?


Thierry Bedard. C’est un expérimentateur. Il expérimente tout. Les structures, l’ordre, le désordre, l’équilibre, la géopolitique, les cauchemars, la philosophie. Ce n’est pas un scientifique. C’est un raccordeur d’idées. Bizarre le garçon, mais vif comme l’air.


Du Racine comme s’il en pleuvait. Et c’est le crâne rasé comme une brute qu’il est que Jean-Marc Avocat déclenche les hostilités. Il faut être une brute pour maîtriser à ce point le vers racinien. Car c’est un vers tellement dur ! Ce vers-là ne respecte que les hommes forts. Pas les mauviettes.


Il y a un Pippo Delbono, étrange personnage dodu et dangereux. Fellinien et pauvre. Nu et habité. Sa troupe l’accompagne. Fantassins de l’improbable. Pasoliniens égarés. C’est brut de décoffrage mais joli. C’est pathétique et légèrement drôle. C’est pas du pipeau, c’est Pippo Delbono.


Kafka ne pouvait qu’être là. Il est toujours dans l’ombre de nos peurs.


Voilà pour la vision. Etrange, tumultueuse, cocasse, inattendue. Y respire comme une volonté d’investir nos désirs, de nous emmener là où nous ne sommes pas toujours. Dans le pouvoir des mots et des idées. Dans l’envie de construire un monde profondément humain.



Philippe Faure.